
« LE PIANO DE CHOPIN »
« L’instrument merveilleux », ainsi qualifié par Chopin lui-même, fut l’objet chez celui que le poète Henri Heine appelait le « Raphaël du pianoforte », d’un amour quasi exclusif. « Laissez-moi faire de la musique de piano; pour faire des opéras je ne suis pas savant. » Pourtant la voix de ce piano radieux et angélique – celui des Préludes - de ce piano héroïque et terrible comme ses Sonates, ses Scherzos, son Etude révolutionnaire…, est marqué du sceau de l’histoire, c’est-à-dire de la tragédie.
« Quand Chopin vint au monde, raconte l’illustre pianiste Ignace Paderewski, le triple assassinat de notre patrie était consommé. L’enfance de Chopin s’écoula dans ce Royaume à demi libre, qu’on avait taillé à vif dans le corps de la Pologne, comme dans un cœur encore chaud. Déjà la tourmente s’annonçait quand il dit adieu au pays pour toujours. Il emporta avec lui ce que Mickiewicz appellera le genius loci et ce que nous appellerions volontiers le genius patriae. L’œuvre de Chopin, profonde et violente, ressemble à un cratère en flamme. La forme en est faite de grâce naturelle, souveraine. » (Chopin, 1991)
C’est cette grâce naturelle, chantée par l’un des plus grands parmi les poètes de la littérature polonaise, Cyprian Norwid, que voudra détruire la barbarie cosaque : quatorze ans après la mort du compositeur, lors de l’Insurrection de Varsovie de 1863, un bataillon envahit le palais Zamoyski et précipite dans la rue, par la fenêtre du troisième étage, le piano de Chopin.
« De ruelle en ruelle
S’élancent les chevaux du Caucase
Je vois encore, malgré la fumée
Entre les colonnes du balcon
Une sorte de cercueil
Que l’on hisse…il tombe… il tombe…Ton piano
(…)
Les pierres sourdes ont gémi
L’Idéal a touché le pavé ».
(C. Norwid, Le piano de Chopin, trad. K.Jezewski et F.-X. Jaujard, Varsovie, 1999)
Curieusement, quelques décennies plus tard, en 1917, le piano de Karol Szymanowski sera également défénestré par la populace et jeté dans l’étang de la propriété familiale.
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Chopin au piano,
dessin au crayon par Eliza Radziwill en 1826
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